À propos de 250 impacts de plomb
lun. 16 mars 2009
Pierre Vandeginste in méli-mélo

En plein 13 heures de France Inter, ce dimanche 15 mars, la formule me fait sursauter : «250 impacts de plomb». À l’issue d’une guéguerre entre policiers et «jeunes», «on» aurait tiré au fusil de chasse sur la porte du commissariat de Montgeron (Essone). Et l’on tient à nous fournir cette précision chiffrée : 250 impacts de plomb ont été relevés. Ce détail qui tue a été ressassé un peu partout.
Chaque mot compte, dans ce métier qu’est le journalisme et je vois mal pourquoi les nombres feraient exception. Que veut dire ce «250» ? Quelle image mentale impose-t-il ? Il ne serait pas en train d’insinuer comme un interminable tac-tac-tac-tac-tac ? De nous signifier quelque chose comme : «dingue, il a été littéralement mitraillé, ce commissariat !».

Je ne suis pas le moins du monde chasseur, mais j’ai tout de même une vague idée de ce qu’est une cartouche, j’ai même une image en tête, celle d’un tube rempli de poudre, d’un truc appelé «bourre», et de… plombs. Au pluriel. Des petits plombs, des moyens, des gros, c’est selon… le gibier visé. Et figurez-vous que plus les plombs sont petits, plus il y en a. Combien au juste ? Aïe, pas de chasseur à enquiquiner le dimanche dans mon carnet d’adresse.

Google m’aide à comprendre qu’une cartouche assez ordinaire contient 32 grammes de plomb. Sur le web, j’apprends encore que les grains de plomb ont typiquement un diamètre de 4,25 mm (plomb n° 0) à 1,25 mm (n° 12). Les valeurs les plus courantes étant le numéro 5 (3 mm de diamètre) et le n° 6 (2,75mm). Premier prix chez Décathlon : 7,20 € la boîte de 25.

Et puis je tombe sur cette phrase, dans Wikipedia : «Une cartouche moyenne contient 200 à 300 billes de plomb…». Fichtre ! Ce commissariat aurait en fait essuyé une rafale d’une seule cartouche de fusil de chasse ? Par prudence, je cherche encore, je trouve d’autres chiffres, assez concordants.

Pour en avoir le cœur net, je calcule : le volume d’une sphère, c’est ∏D3/6, densité du plomb = 11,34… Et j’arrive à cette conclusion qu’une banale cartouche de 32 grammes peut effectivement contenir plus de 250 grains de plomb numéro 6.

Il semble donc que, tout occupés à colporter ce «250 impacts», bien des médias aient oublié de nous signaler qu’une seule cartouche suffisait à expliquer ce résultat. On vous dit «250», en fait c’est (sans doute) UN coup de feu : n’y aurait-il pas là comme un fâcheux glissement sémantique ?

Il y a pire. Au delà du faux sens, de l’effet impressionniste engendré par ce facteur 250, il y a carrément un contresens. Car si le mitrailleur de commissariat avait été très, très prudent, il aurait pu avoir l’idée de choisir un plomb vraiment très fin. Du numéro 10, par exemple, et alors c’est plus de 1000 impacts que l’on aurait relevé. Or, 1000 plombs numéro 10 sont moins dangereux que 250 en n° 6. Alors qu’à l’inverse, une cartouche chargée de «seulement» une centaine de plombs numéro 2 représente un danger infiniment plus grand. Demandez aux sangliers.

Soyons clair : je ne me prononce nullement sur les intentions des confrères qui ont inconsidérément joué avec ce «250». Je penche même plutôt pour un effet de ce que j’appelle le «journalisme non-scientifique». En France (mais pas seulement, je crains), un journaliste tout court est typiquement un «littéraire». Et notre système éducatif est ainsi fait qu’un littéraire est souvent allergique aux nombres, plus généralement au quantitatif. C’est un souci, à mon avis. Mais la profession en a d’autres.

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