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À propos de 250 impacts de plomb

En plein 13 heures de France Inter, ce dimanche 15 mars, la formule me fait sursauter : «250 impacts de plomb». À l’issue d’une guéguerre entre policiers et «jeunes», «on» aurait tiré au fusil de chasse sur la porte du commissariat de Montgeron (Essone). Et l’on tient à nous fournir cette précision chiffrée : 250 impacts de plomb ont été relevés. Ce détail qui tue a été ressassé un peu partout.
Chaque mot compte, dans ce métier qu’est le journalisme et je vois mal pourquoi les nombres feraient exception. Que veut dire ce «250» ? Quelle image mentale impose-t-il ? Il ne serait pas en train d’insinuer comme un interminable tac-tac-tac-tac-tac ? De nous signifier quelque chose comme : «dingue, il a été littéralement mitraillé, ce commissariat !».

Je ne suis pas le moins du monde chasseur, mais j’ai tout de même une vague idée de ce qu’est une cartouche, j’ai même une image en tête, celle d’un tube rempli de poudre, d’un truc appelé «bourre», et de… plombs. Au pluriel. Des petits plombs, des moyens, des gros, c’est selon… le gibier visé. Et figurez-vous que plus les plombs sont petits, plus il y en a. Combien au juste ? Aïe, pas de chasseur à enquiquiner le dimanche dans mon carnet d’adresse.

Google m’aide à comprendre qu’une cartouche assez ordinaire contient 32 grammes de plomb. Sur le web, j’apprends encore que les grains de plomb ont typiquement un diamètre de 4,25 mm (plomb n° 0) à 1,25 mm (n° 12). Les valeurs les plus courantes étant le numéro 5 (3 mm de diamètre) et le n° 6 (2,75mm). Premier prix chez Décathlon : 7,20 € la boîte de 25.

Et puis je tombe sur cette phrase, dans Wikipedia : «Une cartouche moyenne contient 200 à 300 billes de plomb…». Fichtre ! Ce commissariat aurait en fait essuyé une rafale d’une seule cartouche de fusil de chasse ? Par prudence, je cherche encore, je trouve d’autres chiffres, assez concordants.

Pour en avoir le cœur net, je calcule : le volume d’une sphère, c’est ∏D3/6, densité du plomb = 11,34… Et j’arrive à cette conclusion qu’une banale cartouche de 32 grammes peut effectivement contenir plus de 250 grains de plomb numéro 6.

Il semble donc que, tout occupés à colporter ce «250 impacts», bien des médias aient oublié de nous signaler qu’une seule cartouche suffisait à expliquer ce résultat. On vous dit «250», en fait c’est (sans doute) UN coup de feu : n’y aurait-il pas là comme un fâcheux glissement sémantique ?

Il y a pire. Au delà du faux sens, de l’effet impressionniste engendré par ce facteur 250, il y a carrément un contresens. Car si le mitrailleur de commissariat avait été très, très prudent, il aurait pu avoir l’idée de choisir un plomb vraiment très fin. Du numéro 10, par exemple, et alors c’est plus de 1000 impacts que l’on aurait relevé. Or, 1000 plombs numéro 10 sont moins dangereux que 250 en n° 6. Alors qu’à l’inverse, une cartouche chargée de «seulement» une centaine de plombs numéro 2 représente un danger infiniment plus grand. Demandez aux sangliers.

Soyons clair : je ne me prononce nullement sur les intentions des confrères qui ont inconsidérément joué avec ce «250». Je penche même plutôt pour un effet de ce que j’appelle le «journalisme non-scientifique». En France (mais pas seulement, je crains), un journaliste tout court est typiquement un «littéraire». Et notre système éducatif est ainsi fait qu’un littéraire est souvent allergique aux nombres, plus généralement au quantitatif. C’est un souci, à mon avis. Mais la profession en a d’autres.

Posted on lun. 16 mars 2009 by Registered CommenterPierre Vandeginste in | Comments37 Comments

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Reader Comments (37)

D'origine "Littéraire" moi-même, je m'insurge !

Il ne me semble pas que l'opposition entre "littéraires" et "matheux" ou "scientifiques" soit très féconde. Chaque discipline nous donne des outils, ou encore un angle d'analyse, ou encore une grille de lecture en jargon journalistique !, pour nous efforcer de mieux comprendre notre environnement. Aucune discipline ne détient de vérité suprême et il nous faudrait d'urgence couper la tête de celle qui le prétendrait !

Le travers journalistique que vous dénoncez fort justement, je l'attribue plutôt aux contraintes mercantiles bas de gamme dont souffre souvent cette profession. Un journaliste, ça coûte cher (paraît-il). Il faut donc s'assurer de sa productivité, et lui faire pisser de la copie. A force, les intéressés perdent forcément rigueur, recul, quand ce n'est pas leur âme... L'autre conséquence du mercantilisme sera d'encourager les journalistes à écrire ce que leurs lecteur s'attendent à lire, et donc d'enfiler les clichés comme d'autres les perles.

Nul besoin d'être littéraire pour tomber dans ces dérives (un brin caricaturales !). Un simple bac+2 ou +3 suffira, autant dire un (d)écervelé inculte la plupart du temps, pas plus littéraire que scientifique, plus préoccupé par ses légitimes fins de mois que par la portée de ses "écrits".

On a les hommes politiques que l'on mérite, paraît-il. Les journalistes aussi...

La responsabilité, je la chercherais donc plutôt chez a) les consommateurs qui se satisfont de la bouillie et b) chez les patrons de presse qui font le choix du bas de gamme, alors qu'ils auraient un boulevard pour proposer des publications qualitatives, comme en témoigne la soif de connaissance des internautes qui délaissent de plus en plus les mass médias abêtissants.

Bien à vous, et merci pour votre excellent blog auquel je suis assidu.

mer. 1/04/09 22:53 | Unregistered CommenterBruno

@Bruno
M'enfin ! Je ne dis absolument pas que l'opposition littéraire-scientifique serait féconde, je la déplore. Le système nous demande (du moins si on fait des études longues), en classe de seconde : alors, littéraire ou scientifique ? Et une fois que l'on a choisi son rail, on ne peut pas dire que l'on soit encouragé à regarder ce qui se passe en face. Notre système forme massivement des hémi-incultes : des littéraires qui ne pigent rien aux sciences et des scientifiques illettrés. Bien sûr, heureusement, il y a des exceptions… 

Cela dit, je ne prétendais pas avec ce couplet fournir une explication définitive du phénomène observé. D'autres mécanismes peuvent expliquer ce cas particulier de panurgisme journalistique. Vous en évoquez un autre essentiel.

jeu. 2/04/09 10:08 | Registered CommenterPierre Vandeginste

Comme il y a eu la sardine qui bouchait le port de Marseille voilà aujourd'hui le chiffre qui tue : afin de nous mettre du plomb dans la tête, il suffit de nous coller des chiffres de ce genre.
Tout cela sans compter les impacts de «plumes» du président, qui font d'autres ravages.

mar. 5/05/09 10:01 | Unregistered CommenterLe Bœuf Qui Pleure

Je ris :-) Merci pour ce petit calcul rafraichissant !

Mais enfin soyons compréhensifs... L'info de nos jours, c'est comme le catch : du spectacle. "Les forces de l'ordre ont essuyé un tir de fusil" ça intéresse quelqu'un ? Alors que franchement, 250 impacts de plomb (250 !!!) là tout de suite c'est l'armageddon.

Ça me rappelle vaguement la polémique des antennes relais et ses 0,6V/m... J'ai beau avoir quelques bases en électromagnétismes, je serais bien incapable de dire ce que représentent 0,6V/m par rapport à 60V/m en terme de risques sanitaires. Mais les gens disent que c'est mieux. Soit...

lun. 18/05/09 19:44 | Unregistered CommenterKlomac

Bonjour à vous. vous avez toutes mes félicitation pour votre blog. Quoi de mieux que des articles frais, intelligemment écrit, et assaisonnés d'un brin de sarcasme (ce qui n'est pas du tout un reproche !). Cela change de ce que l'on peut voir/entendre/lire dans la presse de nos jours...

Concernant cet article, ce qui est malheureux, plus que la désinformation (ou tout du moins "malinformation) flagrante dont il est question, est l'utilisation de chiffres à tort et à travers pour marquer l'esprit des gens. C'est un peu comme un article à 4,99 euros et un article à 5 euros, bien que ce cas soit encore plus extreme. C'est l'utilisation de chiffres de ce genre en jouant sur la "peur" des gens, ou sur la pseudo-importance d'un fait pseudo-marquant (bien qu'un coup de feu tiré sur la police ne soit pas si banal) qui fait de la presse ce qu'elle est aujourd'hui (je crache sur la télévision moderne, où chaque chaîne se bat pour proposer le contenu le plus abrutissant et gerbant possible ! Bien sur il ne faut pas faire de généralités mais vous aurez compris ;p ...).

Je vous souhaite en tout cas une bonne continuation dns la tenue de votre blog.

mer. 10/06/09 13:28 | Unregistered CommenterJulien

Oui c'est vrai de dire ça car On ne retrouve nulle part ce suffixe "isme", il faut comprendre les autres et lire l'histoire de l'islam en vrai et non les mensonges des écrivains orientaliste.
agence de communication

Dans le même domaine des armes, les mêmes journalistes ont des idées bien curieuses sur les calibres
( http://entendre.wordpress.com/2009/08/06/gros-calibre/ )

jeu. 6/08/09 22:40 | Unregistered CommenterJean-Luc

@Jean-Luc
Le lendemain de la parution de mon billet sur ces fameux 250 impacts, j'ai le souvenir d'avoir lu dans Le Monde un papier qui tentait de remettre les choses en place. On y trouvait des "précisions" dont celle-ci : il s'agissait de "plomb calibre 12 mm". Double erreur, donc, puisque le calibre 12 concerne la cartouche et non le plomb, et que "calibre 12" ne veut pas dire 12 mm. L'âme du canon d'une arme destinée au calibre 12 fait 18,5 mm de diamètre. Ce "12" correspond à une vieille définition, il signifie que l'on peut couler 12 balles sphériques de ce calibre à partir d'une livre (de l'époque) de plomb. Dans ce système, plus le chiffre est gros, plus le calibre est petit. Avant le 12, le calibre 16 eut son heure de gloire, il correspondait très logiquement à un diamètre inférieur, de 16,8 mm.

jeu. 6/08/09 23:09 | Registered CommenterPierre Vandeginste

très bonne recherche, étant chasseur pour les sangliers, le tire a balle et obligatoire, donc une seul balle dans la cartouche..
voila

lun. 7/09/09 20:07 | Unregistered Commenterturo

Plus d'article dans Aïe!Tech depuis mars 2009... Peut-on vous lire sur un autre site ?

jeu. 1/10/09 14:56 | Unregistered CommenterJean-Charles

@Jean-Charles
Mon blog est en pause depuis quelques mois et j'en suis désolé. Trop de travail par ailleurs. J'espère le relancer prochainement. Non, je ne publie pas ailleurs sur le web. On peut me lire sur papier, selon l'époque, dans La Recherche, Capital, SVM, Courrier Cadres, Le Nouvel Économiste… 

jeu. 1/10/09 19:01 | Registered CommenterPierre Vandeginste

Je vois aujourd'hui que les journalistes tentent de faire du sensationnel à partir de faits plus minimes (même si tirer sur un bâtiment du ministère de l'Intérieur n'est pas un fait à négliger). Les médias ne se contentent plus de donner des informations, ils surévaluent les risques au détriment de la vérité. Cette information reflète bien que la France suit les traces de la télévision américaine où le climat de terreur est alimentée par des risques plus minimes. Ce n'est pas pour surestimer les risques des médias mais ceci est un exemple des méfaits de l'information rapide qui n'est pas contrôlé avant la publication.

jeu. 5/11/09 11:39 | Unregistered CommenterJ-B Marguerit

Merci pour la démonstration. Un peu de logique et d'esprit critique, ça fait du bien. Petite remarque, il est interdit de tirer au plomb sur des gibiers comme le sanglier. Tir à bal exclusivement. Plus de possibilité de râter sa cible à balle qu'avec une gerbe de plombs de 3m de diamètre. Ensuite, quant au danger des petis ou gros plombs, ce n'est pas tout a fait vrai. Vaut-il mieux être cribler de 1000 plombs petits ou de 100 gros ? En calculant l'énergie cinétique de chacun (c'est elle qui fait mal quant on se tape le tibia contre une table basse), on constate que la différence n'est pas énorme car elle depend du carré de la vitesse et de la masse puissance 1. En gros le facteur important, c'est quelle partie du corps ces chers plombs vont-ils toucher... Bonne suite à ton blog en tout cas !

mer. 11/08/10 07:09 | Unregistered Commenteralex

et commentaire sur le thème de l'article : merci société du sensationnel, de la consommation, de la peur, de l'INFORMATION...

mer. 11/08/10 07:10 | Unregistered Commenteralex

pretty cool stuff here thank you!!!!!!!

ven. 27/08/10 23:23 | Unregistered CommenterLeupoldEst

A propos de la presse et de la science, je me souviens de ce jour de février 1958 où, suite au lancement de Explorer 1, un journal (Aurore?, France soir?) titrait en une:

"Le satellite US vole plus haut et plus vite que le Spoutnik" !

sam. 28/08/10 12:12 | Unregistered CommenterGabriel

Effectivement, là c'est le genre de choses qu'on voit tous les jours dans les médias. Les lecteurs ne savent plus quoi croire.

ven. 17/08/12 20:13 | Unregistered CommenterStannah

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